Cameroun – Attaque de Kolofata: Silences parlants et maladresses de Paul Biya

La déclaration du président de la République, quelques instants avant son départ pour le sommet Etats-Unis-Afrique, s’illustre par des sous-entendus lourds de signification. 

             Sa prise de parole, en mai dernier à la fin du sommet de Paris pour la sécurité au Nigeria, avait été une bourde communicationnelle. Très peu inspiré, le président camerounais déclare alors, en pleine conférence de presse: « (…) Les Boko Haram viennent à partir de minuit, une heure du matin. Combien d’unités sont en éveil à ce moment-là (…) Ils utilisent l’effet de surprise, la supériorité numérique pour attaquer, là où vous avez 15 soldats, ils envoient 100 personnes avec un «armement lourd». Aucun autre chef d’Etat participant à ce conciliabule ne s’est permis une telle maladresse. D’aucuns légitiment alors cette gaucherie langagière par le fait que Paul Biya, qui à la fin se révèle un piètre communicant, avait été pris de court par les assauts de la presse.

         Contrairement à Paris, Paul Biya et ses conseillers en communication ont bien peaufiné son intervention face à la presse nationale quelques instants avant son départ pour le sommet Etats-Unis-Afrique. Mais là encore, des exégètes croient déceler des maladresses dans le propos présidentiel. Comme s’il était en face d’un partenaire diplomatique, Paul Biya déclare: «On a affaire à un ennemi pervers, sans foi ni loi, qui attaque la nuit, qui égorge, et qui a évidemment fait des exactions à Kolofata et à Hile-Halifa». Pis, en soulignant qu’«on a eu à lutter contre ce même Nigeria pour Bakassi», il fait comme si Boko Haram attaquait le Cameroun sous le couvert ou avec le mandat de l’Etat fédéral nigérian.

De plus, le moment, le lieu et la manière choisis pour apaiser la douleur des victimes de l’attaque de Kolofata trahissent une option prise en vue d’arrondir les angles et suscitent logiquement une indignation populaire. «Je présente mes condoléances à ceux qui ont perdu un membre de leur famille. J’ai déjà dit aux autorités administratives d’exprimer ces condoléances», dit froidement M. Biya.
L’armée, qui a perdu des éléments dans l’attaque, et ne compte plus ses victimes depuis qu’elle est sur le pied de guerre contre la secte islamiste, se voit gratifier pour la toute première fois d’un sobre «je salue également nos soldats dont certains sont tombés, qui ont fait montre de patriotisme, de bravoure».

Sous d’autres cieux, le chef des armées aurait tenu un discours ou convoqué une conférence de presse pour galvaniser 1a troupe. Pour des forces de défense et de sécurité ayant besoin d’une mobilisation populaire, cette désinvolture présidentielle peut être du plus mauvais effet.

Paul Biya n’est pourtant pas insensible à la souffrance humaine. Le chef d’Etat camerounais sait se montrer compatissant face aux malheurs qui frappent les hommes, surtout hors des frontières nationales. En une telle circonstance, lui si souvent lent à l’action administre la preuve qu’il est capable de réagir avec promptitude.

Ainsi, quelques jours seulement après le crash du Boeing 777 de la compagnie « Malaysia Airlines », il écrit à Sa Majesté Willem-Alexander, roi des Pays-Bas: «Je tiens en cette douloureuse circonstance, à vous adresser à vous-même, aux familles éplorées, au gouvernement et au peuple néerlandais meurtri, mes condoléances les plus sincères, j’y associe la compassion de mes concitoyens».

Le roi de la Malaisie a eu droit aux mêmes égards compatissants, comme avant lui le président chinois le lendemain de la disparition de plusieurs de ses compatriotes suite à l’atterrissage manqué d’un avion. Ayant appris qu’un éboulement de terrain a causé la mort de dizaines d’Indiens le 30 juillet, Paul Biya partage un jour plus tard la peine du président de la République. Pour le seul mois de juillet 2014, il a adressé une pléthore de correspondances de cette nature à ses homologues étrangers.

Mais l’on observe que la douleur de ses sujets n’émeut pas véritablement Paul Biya. La preuve: après le crash de l’avion d’Air Algérie au-dessus du Burkina Faso, il adresse ses condoléances au président français pour la mort de plusieurs de ses compatriotes. Le président camerounais, comme subitement frappé d’amnésie, n’aura pas un seul mot de compassion pour le Camerounais mort dans le même accident, encore moins pour sa famille.

Hormis ces maladresses, le discours du président camerounais révèle aussi des silences ou des sous-entendus lourds de sens. Lorsqu’il présente ses condoléances, Paul Biya n’évoque même pas le nom de son vice-Premier ministre, Amadou Ali, un homme à qui il a toujours renouvelé sa confiance depuis 32 ans qu’il est au pouvoir. S’il a bien évoqué le sujet au cours du conseil de cabinet tenu jeudi 31 juillet, le gouvernement s’est bien gardé de brûler la politesse au Président en adressant solennellement les condoléances à son doyen.

Comme s’il portait la poisse, Issa Tchiroma Bakary, ministre de la Communication et porteur de la parole gouvernementale, s’est bien gardé, malgré une relance de Charles Ndongo, directeur de l’information à la Crtv-télé, de prononcer le nom d’Amadou Ali. On dirait qu’une ligne a été prescrite à tout le gouvernement pour passer sous silence le malheur de l’ancien secrétaire général de la présidence de la République.

En interrogeant cette posture visiblement commune, c’est, alors que revient à l’esprit une déclaration de Paul Biya au cours de sa sortie du samedi 2 août: «On a éradiqué les maquis (des mouvements révolutionnaires). On est venu à bout des villes mortes. Ce n’est pas le Boko Haram qui va dépasser le Cameroun». Ici, croient savoir des sources, il ne s’agit pas d’une déclaration à chaud, donc incontrôlée.

«En évoquant ces moments de l’histoire du Cameroun, Paul Biya sait pertinemment que ce sont des Camerounais qui se sont ainsi élevés contre l’ordre établi», rappelle un acteur politique. Autant dire avec cette source qu’en établissant un parallèle entre Boko Haram et ces événements, Paul Biya semble avoir été converti à la thèse d’une main camerounaise tirant les ficelles de ce qui se passe dans la partie septentrionale du Cameroun.

En d’autres termes, que pour Paul Biya, alerté par ses confidences à l’ambassadeur américain sur l’alternance au Cameroun révélées par Wikileaks, Amadou Ali ne serait pas étranger à la situation trouble que vit aujourd’hui le Grand Nord. Un peu comme il a été convaincu de l’appartenance de Jean-Marie Atangana Mebara, Urbain Olanguena Awono, Polycarpe Abah Abah, etc. à la nébuleuse G11, supposée rassembler tous ceux qui convoitaient le pouvoir suprême en 2011. Depuis, ils ont été pris dans les fourches caudines de l’opération Epervier.

 

Source: cameroon-info.net

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